Blog d’Anneliese Tschenett

Le fossoyeur des regrets

Jan 29, 2020 | Général | 0 commentaires

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Je suis un homme filiforme, aux membres secs. J’ai les os rabougris. Je suis élancé et en forme. Pourtant, je suis spécial. J’erre dans la forêt, les villages pour capturer les regrets.

Je suis un pisteur de regrets. Je regarde dans l’air toutes ces vapeurs de regrets qui hantent les lieux. Ça sent bon les « Si j’avais su, si j’avais été meilleur, plus beau, plus bon, si j’avais deviné la tournure des événements, si j’étais capable de retourner dans le passé ». Tous ces messages planent encore dans l’atmosphère.

J’ai le don de savoir les dénicher. Quand je suis devant un nuage de regrets, je le déballe comme une papillote au réveillon de la Saint Sylvestre. Je tire délicatement l’emballage et je vois le cœur du regret. Je me délecte des regrets. Ce sont mes friandises. Je les savoure avec délice. Je me nourris de ces regrets. Ils ont tous une saveur différente.

Je connais tous les regrets de la région. J’en suis le spécialiste. Je crois qu’ils n’ont plus de secrets pour moi. Je me réjouis d’en attraper de nouveaux. Je suis presqu’un drogué des regrets. Je les capture par pure jouissance. Je les renifle, les ressens profondément, mais je n’ai pas le pouvoir de les transformer.

Je les laisse passer, tels des nuages gris et sombres dans le ciel. Pourtant, je ne suis pas d’humeur maussade. Je ris, je rigole de tous ces regrets.Ce sont pour moi comme des farces, de belles blagues. Je ne rentre pas dans le dramatique. Je les collectionne dans mon esprit, comme si j’enfilais un collier de perles.

Car chaque regret est en fait une perle d’espoir. Derrière le vitré de la perle, une lumière se tapit. Je la regarde avec un brin de malice. Cette lumière danse et vacille dans son écrin. Je regarde amusé cette perle au bout de mes doigts. Il suffirait juste d’un souffle. Un souffle d’amour et de pardon pour faire la paix faire avec le passé, pour laisser ce souffle glisser dans le cœur de la perle.

C’est dur et facile à la fois. La douleur du regret, la peine, la culpabilité, les remords. La souffrance a besoin de reluire. C’est dur de se sentir diminué, envahi par ces sentiments du passé. Ils traversent le corps tout entier, le secouent, et cherchent à faire rompre le cœur. Mais ils ne font que passer. Le tumulte ne dure pas.

Les flocons agités du passé retombent progressivement dans l’oubli, le calme du pardon. Alors une brise se lève sur cette couche blanche. Une brise fraîche et revigorante, qui redonne un souffle de vie, une joie retrouvée inégalée. Ce qui avait été figé dans le temps renaît sous le signe de l’espoir et du renouveau.

Moi, le fossoyeur des regrets, je regarde cette vie nouvelle avec une telle joie et reconnaissance. C’est la mort de quelque chose de sombre, ténébreux, terreau d’une nouvelle terre fertile, pour une vie créative, amoureuse et aimante. Quel beau cadeau de la vie ! Dans chaque nuage de regret, une porte d’arc-en-ciel.

Alors j’attends avec impatience, tel un gamin sous le sapin de Noël, que chaque nuage puisse exprimer sa beauté, et que le monde soit rempli de regrets transformés en élan vital, en motivation sans faille, pour une vie radieuse et sans regrets, vécue pleinement dans l’instant présent, avec ses moments-phare et ses turbulences. Une vie goûtée dans l’éternel présent.

Illustrations : Anne Brandt
Auteur : Guillaume Putrich

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